« Terre-Battisons » le Masters


Ce dimanche a débuté à Londres le prestigieux « Tournoi des Maîtres » opposant les huit meilleurs joueurs de l’année (en état de jouer) durant une semaine. Une fois de plus ces derniers s’affronteront sur dur indoor, au grand dam d’un Rafael Nadal qui prêche un turnover des surfaces et rêve d’un Masters sur terre battue. Chiche. 

Cinquième rendez-vous majeur de l’année tennistique après les quatre tournois du Grand Chelem, l’« ATP World Tour Finals » de Londres a repris ses droits ce dimanche, avec un effectif largement remanié par rapport à l’an passé. Les blessures de nombreux cadors (Djokovic, Murray, Wawrinka, Nishikori) ont permis aux « teenagers » (Zverev, Goffin, Thiem, Sock) d’intégrer le tableau et de se frotter aux deux favoris qu’on ne présente plus, Roger Federer et Rafael Nadal. Alors que le premier cité entend reconquérir un titre qu’il a déjà enlevé à six reprises, l’Espagnol espère corriger cette anomalie à son palmarès : il n’a en effet jamais remporté le « Tournoi des Maîtres », battu notamment deux fois en finale (2010, 2013). La faute, en partie, à une injustice tennistique.

Rafael Nadal et Roger Federer, moniteurs de colonie de vacances

« Alors : Alexander, Jack et Marin vous irez avec Roger pour l’atelier service ; Grigor, Dominic et David, vous serez dans le groupe coup-droit avec Raf » 

Le Match: Rafael Nadal vs. l’ATP (Association of Tennis Profesionnals), organisateur de l’événement

Depuis sa première participation, le Majorquin n’a en effet jamais eu la chance de disputer ce tournoi sur une autre surface que le greenset indoor. S’il est loin d’être un falot sur cette surface (peu importe la surface d’ailleurs, Nadal reste dans les trois premiers mondiaux), celle-ci est aux antipodes de ce que le « Taureau de Manacor » préfère : le plein air et la terre fraîche. Ce qui se ressent dans les statistiques : sur les 75 titres qu’il a remportés dans sa carrière, le taureau de Manacor n’en a gagné qu’un seul sur dur intérieur (contre 21 pour Roger), à Madrid en… 2005. En gros ça va plus vite et ça prend moins les effets… Alors forcément, après tant d’années à taper sur la surface bleue, l’intéressé a fini par exprimer son agacement : « Je ne suis pas sûr que ce soit juste à 100% qu’un joueur comme moi ne joue jamais sur la surface qui le favorise un petit peu plus ». 

Rafael 1, l’ATP 0. 

Dès lors, pourquoi diable montrer autant de rigidité dans le choix de surface ? « Bah… euh… parce que c’est comme ça, tiens » vous répondront les patrons de l’ATP. Depuis sa création en 1970, seule la règle de l’appel d’offre régit l’organisation du Masters, pour le reste, c’est un peu la foire d’empoigne. Tantôt installé durablement dans une enceinte (à New-York entre 1977 et 1989), tantôt nomade vagabond (sept pays différents entre 1970 et 1976), le « Tournoi des Maîtres » a du mal à « se caser », comme on dit. Véritable globe-trotter parmi les tournois ATP, il offre toutefois beaucoup moins de fantaisie dans le choix des surfaces : c’est toujours le dur ou la moquette qui ont été choisis, à l’exception de l’édition de 1974 à Melbourne où le gazon s’était bizarrement imposé. Expérience malheureusement jamais réitérée. Vous l’aurez compris : la terre battue n’a jamais été choisie pour ce grand rendez-vous tennistique, sans qu’aucune coutume historique ne puisse nous expliquer pourquoi… 

Rafael 2, l’ATP 0. 

Guillermo Villas titré en 1974 à Melbourne. Après 43 ans, ça n'a (presque) pas pris une ride

Guillermo Villas titré en 1974 à Melbourne. Après 43 ans, ça n’a (presque) pas pris une ride

Au contraire, le palmarès de l’épreuve fait presque office de bavure historique : alors que l’Espagne et l’Argentine font partie des nations les plus titrées de l’histoire du tennis, fournissant un vivier inépuisable de champions, ces deux pays n’ont inscrit que peu de leurs « spécialistes terriens » au palmarès de la compétition (quatre titres remportés en 45 éditions, soit un de moins que le seul Novak Djokovic). Le palmarès de celui-ci ces dernières années montre de plus, une régularité qui n’est pas du meilleur effet : trois hommes se sont en effet partagés les sept dernières éditions, dont 4 titres consécutifs pour Novak entre 2012 et 2016… On a connu plus mystérieux comme dénouement.

Rafael 3, l’ATP 0. 

Parce qu’au fond, quelles sont les explications de ce choix de surface si spécifique ? Si l’on conçoit aisément que le mois de novembre justifie la mise en place d’un toit au-dessus de la tête des joueurs, le choix du revêtement du sol n’est pas tamponné par Leroy Merlin. L’argument de la contrainte technique d’installer un court en terre battue indoor est irrecevable, puisque les courts éphémères et « sur mesure » sont légions lors des rencontres de Coupe Davis. L’argument historique nous démontre, lui, que la « neutralité » éventuelle du greenset est toute relative. La théorie la plus recevable est celle du « plus petit dénominateur commun » : les organisateurs choisiraient le dur pour satisfaire un maximum de joueur car ils disputent en majorité des matches sur cette surface. Mais comme le répète souvent Rafa quand il en vient à défendre son bout de gras : « Pour se qualifier, (pour le Masters) on joue sur dur, sur terre, sur gazon et en indoor« . 

Rafael 4, l’ATP 0. 

Jack Sock, grandissime favori pour le titre cette année

Jack Sock, grandissime favori pour le titre cette année en l’absence de Jo-Wilfried Tsonga

Si un passage sur terre ferait grincer les dents de quelques uns, en comparant le profil des huit joueurs présents durant cette édition, on constate que les « terriens » ne sont pas vraiment en minorité. En plus du décuple vainqueur de Roland Garros, le passage sur terre battue avantagerait énormément Dominic Thiem, qui fait la moisson de points sur cette surface en début de saison, voire un certain David Goffin dont le jeu s’exprime merveilleusement bien sur ocre. Trois joueurs sur huit, c’est non négligeable. De plus, partir du postulat que le reste de la clique serait réellement désavantagé sur la surface orange est partiellement faussé : jouer sur terre dehors et à l’intérieur, ce n’est pas la même paire de manche. Jouer en indoor accélère le rebond des balles et augmente les repères au service, ce qui est une aubaine pour les attaquants et rééquilibre donc les débats.

Rafael 5, l’ATP 0. 

A l’heure où l’ATP tente en vain de trouver des idées pour rendre le circuit plus attractif et attirer de nouveaux fans, pourquoi ne pas songer à redonner de l’allant à une compétition un peu ronronnante ces dernières années ? Avec un turnover des surfaces chaque année, sur la base des surfaces de Grand Chelem, l’ATP n’offrirait-il pas un suspense grandiose à cette compétition et une saveur encore plus particulière à ce Masters ? Le monopole du dur intérieur est d’autant plus difficile à comprendre à l’heure où le tennis se veut de plus en plus spectaculaire, avec des surfaces ralenties pour provoquer des points à rallonge qui font le buzz sur la toile? Le premier Masters sur terre battue offrirait à n’en pas douter une attention médiatique toute particulière à ce Master, ce qui n’est pour déplaire, a priori, à personne. Et si, finalement, c’était pas du gagnant-gagnant cette histoire ? 

Rafael 6, l’ATP 0. 

Après tout... si l'ATP ne change pas la surface du Masters... c'est surement qu'elle n'a pas envie de voir son joli trophée mordillé

Après tout… si l’ATP ne change pas la surface du Masters… c’est surement qu’elle n’a pas envie de voir son joli trophée mordillé

(PS : Malgré un premier set remporté aisément par l’Espagnol (épaulé par le Sport à l’oeil), il convient de rappeler que les dirigeants de l’ATP n’ont que rarement de bonnes idées pour rendre plus attractif le circuit tennistique. Et jusqu’à présent, ça reste eux qui décident. Ainsi, malgré un premier set perdu sur la base des arguments, l’ATP remporte ce match : O/6, 6/O, 6/O).

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